Interview avec Magyd Cherfi : « Adolescent, j’ai regardé le monde et j’ai vu toute l’injustice possible. »
En février dernier, j’ai rencontré Magyd Cherfi pour évoquer son parcours à l’occasion d’un concert initialement prévu en avril mais qui a finalement été reporté au 12 novembre à la Salle Nougaro. Un échange autour de son cheminement artistique, de ses chansons et de ce qui continue de le faire écrire et créer.

Opus : Bonjour Magyd Cherfi ! Ravie d’échanger avec toi pour Opus !
On te retrouve sur la scène de la Salle Nougaro le 12 novembre prochain : tu es né à deux pas, aux Isards. Ça fait quoi de jouer aussi près de là où on a grandi ?
Magyd Cherfi : C’est de l’ordre de l’affectif. On a l’impression de revenir à l’enfance, de revoir tout un décor qui n’a pas bougé depuis quarante ans.
Opus : Sur scène, tu présenteras ton dernier album sorti en 2024, Le propre des ratures. Est-ce que tu peux nous parler de ce qu’il évoque pour toi ?
Magyd Cherfi : Oui, parce que je suis plutôt quelqu’un qui est « ratures ». Il ne m’est jamais arrivé d’écrire un texte entier d’un seul jet, au-delà de deux ou trois phrases qui peuvent arriver de manière spontanée. En général, je suis quelqu’un qui écrit, puis qui, le lendemain, trouve ça nul.
Je gribouille, et ça peut durer des mois. C’est comme ça que m’est venue l’idée. Parce que finalement, le propre des ratures, c’est justement d’être propre ! Une façon de dire qu’on ne se fait pas d’un seul mouvement ou d’un seul trait. La beauté des choses se fait de longue haleine.
Et même l’œuvre la plus pure, même si finalement elle a été faite rapidement, a en réalité mûri longtemps dans la tête d’un artiste, avant que le geste le plus simple ait été effectué.
Opus : Pour ce spectacle, tu seras accompagné de Fabien Tournier (batterie), Samir Laroche (clavier), Kévin Balzan (basse) et Étienne Floquet (basse). C’est une équipe avec laquelle tu travailles depuis de nombreuses années, il me semble ?
Magyd Cherfi : Oui, oui. Moi, je suis un affectif. Donc, quand je travaille avec des gens, quand ça se passe bien, j’aime bien les retrouver. La bonne humeur, l’amitié, une forme de tendresse, toutes ces choses-là, quand elles existent, me sont chères. C’est très rare que je me débarrasse d’un musicien rapidement. J’ai eu une première aventure en solo avec des musiciens qui a duré une quinzaine d’années. Et cette nouvelle équipe a une quinzaine d’années aussi.
Opus : Ah oui, c’est une toute jeune équipe, en soi !
Magyd Cherfi : Oui, c’est vraiment le goût de la famille, le goût de la bande, le goût de la troupe. Je crois que j’aime ça parce que je n’ai vécu que dans des clubs, des équipes, des associations, des groupements de gens. Zebda, d’ailleurs, ça a duré vingt-cinq ans.Je crois que j’ai eu besoin de ça. Ce n’est même pas une espèce de vertu collective. J’ai eu besoin d’avoir des gens qui me rassurent, qui me donnent un point de vue, qui m’accompagnent, qui m’aident.
Opus : Justement, tu viens d’utiliser deux mots sur lesquels je voulais m’attarder: la famille et la tendresse. J’ai l’impression que la famille, dans toute sa sphère —de sang et de cœur — est un sujet très présent dans toutes tes œuvres, que ce soit dans les livres que tu écris ou dans tes chansons. Il y a beaucoup de tendresse également dans les personnes et personnages que tu dépeints. C’est important pour toi ?
Magyd Cherfi : Oui, parce que finalement, je suis un fils d’Algérien. J’ai grandi dans une famille nombreuse, avec des parents qui ont, comme beaucoup de familles immigrées, beaucoup souffert du ressentiment des gens, du racisme. Des gens qui n’ont jamais trouvé leur place, en vérité, en France.
J’ai grandi aux Isards, entouré de familles, d’oncles et de tantes analphabètes, perdus, démunis, désespérés de ne pas avoir été accueillis ou intégrés. Je suis dans une espèce d’empathie un peu naturelle qui me fait écrire avec pas mal de tendresse, à cause de tous ces gens qui ont souffert et qui n’ont pas eu de chance dans la vie.
Bizarrement, moi, j’en ai eu. J’ai rêvé d’écrire, j’ai écrit. J’ai rêvé de chanter, j’ai chanté. J’ai rêvé d’avoir des salles pleines qui m’écouteraient, tout ça est arrivé. J’ai rêvé d’être connu, reconnu. Et donc, je suis un peu le privilégié qui se penche sur tous ces gens qui n’ont pas eu de chance dans la vie.
C’est ce qui a fait remonter ce sentiment de tendresse dans mes écrits.
Opus : Ça résonne beaucoup avec tout ce qui se passe dans notre cher monde. C’est quelque chose que je retrouve dans beaucoup de tes chansons : le fait de te pencher sur les autres, de te mettre à la place de personnes qui n’ont pas forcément les mêmes privilèges et les mêmes chances que nous. Je pense notamment à ta chanson sur le bus du balayeur, qui est superbe.
Je crois très fort que la culture et l’art ont plein de messages à faire passer. Il y a un terme qui est souvent utilisé, parfois revendiqué par les artistes, parfois décrié : celui d’« artiste engagé ». Toi, tu en penses quoi de ce terme-là ?
Magyd Cherfi : Évidemment, je me suis beaucoup penché sur cette définition. Au bout de toutes ces années, je ne sais plus trop ce que ça veut dire. Parce qu’au fond, je me suis senti engagé très jeune, avant même de savoir que j’allais chanter. Adolescent, j’ai regardé le monde et j’ai vu toute l’injustice possible.
Je suis plutôt quelqu’un qui est entré dans l’engagement de manière naturelle. J’ai voulu défendre ma mère, mes copains, les ouvriers, les immigrés, les expulsés, les sans-papiers. Mon écriture est donc entrée naturellement dans une forme d’engagement. Il me semble naturel que, quand on est artiste, on porte un engagement : il doit éclairer des zones d’ombre, dénoncer des choses.
J’ai rencontré des tas d’artistes qui trouvaient ça anormal qu’il faille s’engager. Et je me suis dit : oui, c’est un droit aussi. On a le droit de vouloir chanter sans pour autant soulever la misère du monde. Mais voilà, ça n’a pas été une réflexion intellectuelle chez moi. Ça a plutôt été un élan naturel. Et puis il y a quelque chose qui s’est approfondi dans cette idée de l’engagement : un espèce d’engagement poétique, dans lequel je me suis finalement retrouvé.
Opus : En quarante et un ans de carrière, est-ce que tu as un souvenir de concert qui t’a particulièrement marqué ?
Magyd Cherfi : Oui, forcément, j’en ai plusieurs. Mais je crois que mon souvenir le plus marquant, c’était au Palais des Sports de Toulouse, en 1998, je crois.
On avait fait pendant plusieurs années beaucoup de petites salles. Et puis, tout à coup, je ne sais même plus comment cette idée est venue, on a décidé de s’attaquer à une salle de 2 500 places à l’époque. J’ai trouvé un public totalement enflammé. C’était un embrasement !
Nous, on n’avait pas l’habitude de ça, parce qu’on faisait beaucoup de salles à moitié vides, de tout petits lieux, des bars. Et puis là les gens connaissaient les chansons et j’étais effaré que le public puisse reprendre des chansons avec nous !
Pour moi, là, c’était carrément la fin, puisque c’était ce que j’espérais de la scène. Je venais de vivre ce rêve. J’avais atteint mes objectifs, et la carrière de Magyd Cherfi se terminait là !
Opus : Ah ouais, carrément !
Magyd Cherfi : C’était presque ça, oui. Je suis resté sidéré qu’une masse comme ça adhère à tes chansons, adhère à ce que tu es. L’embrasement, c’est un mot qui va bien. Vivre cet embrasement d’une jeunesse incroyable à Toulouse, c’est resté mon plus beau souvenir.
Opus : Justement, Toulouse, on le sent, tu as un attachement très fort à cette ville. Tu la mentionnes dans beaucoup de chansons, je pense notamment à « Je ne voudrais pas mourir ». En tant que Toulousaine, c’est toujours très fort de sentir sa ville aimée comme on l’aime.
Mais tu le disais, tu es aussi d’origine algérienne. Tu as joué en Algérie ?
Magyd Cherfi : Oui, on y a joué une ou deux fois. Et c’est là que tu comprends que tu n’es pas Algérien, mais Français. Être d’origine algérienne et jouer en Algérie, c’est intéressant parce qu’il y avait un décalage entre ce qu’on pouvait attendre d’une jeunesse algérienne et ce que nous proposions, qui était quelque chose de très franco-français : dans notre musique, il y avait des influences brassensiennes, littéraires, accordéonistiques, un trip presque très gaulois.
Opus : C’est un terme que tu utilises beaucoup : j’ai lu que tu te définis parfois comme « Sarrazin, Gaulois et Toulousain ».
Magyd Cherfi : Oui, c’était intéressant parce que je me suis dit : « Putain, on est Français ! » C’était au moins intéressant pour ça.
Et puis, vraiment, pour Toulouse, c’est là où j’ai tous mes amis, mes frères, mes sœurs, mes parents. Je me suis attaché à tous ces gens-là.
Je ne me suis jamais vu partir comme ça, en me disant que j’allais ailleurs vivre autre chose. J’ai plutôt envie de garder tout ça près de moi.
Opus : On est bien chez soi !

Sur Le propre des ratures, il y a un très beau métissage musical. On retrouve un peu de reggae avec « Tamalou », le blues du balayeur, mais aussi des sonorités et des instrumentations plutôt orientales. Tu chantes en français, mais il y a également « Reda Reda », qui est en arabe.
Ce métissage était important pour toi ? C’est quelque chose qui te représente et que tu avais envie d’exprimer ?
Magyd Cherfi : Oui, parce que c’est moi. Je suis le fruit d’une mixité culturelle. La chanson kabyle avec mes parents, le rock’n’roll avec les copains, les chansons engagées avec les mouvements politiques que j’ai accompagnés.
Opus : Ça marche bien parce qu’au final, tout est lié. Il y a une cohérence. À chaque fois, on te sent très fortement au centre de tout ça.
Magyd Cherfi : Oui. Parce qu’au fond, écrire ou s’exprimer de quelque manière que ce soit, c’est se chercher et, dans le meilleur des cas, se trouver. Très vite, l’idée d’un patchwork m’a interpellé.
Je ne veux pas appartenir à un genre. J’ai donc beaucoup pratiqué la mixité musicale, en allant chercher l’Orient, les Caraïbes, la France, avec évidemment les Brassens, Renaud, Lavilliers et autres. J’ai essayé de faire ça, dans la mesure de mes moyens : tout mélanger !
Opus : C’est super, ça fait un beau patchwork en effet !
Il y a une question qu’on aime bien poser chez Opus : je te donne les clés pour faire le festival de tes rêves. Tu le fais où et tu invites qui ?
Magyd Cherfi : C’est une question difficile parce que je serais un peu comme celui qui dit qu’il n’a rien de préféré, mais que j’aime un peu tout. C’est vrai que, par exemple, j’ai des amis qui ont vingt ans aujourd’hui, presque trente ans, et qui écoutent du rap. Je me sens bien dans le rap qu’ils écoutent. Je me sens aussi bien dans Brel ou Ferré, que j’écoutais avant. J’aime les jeunes artistes de vingt ans. J’aime les vieux, les très vieux. J’aime le style anglo-saxon. Je suis à la fois Beatles et Rolling Stones.
Donc, certainement que je programmerais un patchwork !
Opus : Il y a une autre question, que tu as un peu abordée tout à l’heure, mais que j’aime bien poser. Est-ce que tu as un processus créatif pour écrire une chanson?
Magyd Cherfi : La seule chose que j’ai trouvée pour ne pas me perdre, c’est d’écrire tout le temps. Je suis quelqu’un qui est un peu comme un ermite, en vérité, dans ma vie privée, parce que j’ai peur de perdre le fil. Je suis constamment dans l’écriture. Je chronique des bouquins, des chansons, du théâtre. Je suis dans le mouvement permanent de l’écriture. Et à un moment donné, je pioche une idée, un bout, et j’essaie d’en tirer quelque chose.
Donc, ma recette à moi, c’est ça : la permanence de l’écriture.
Opus : En tout cas, elle a l’air bonne, puisque tu nous concoctes de si belles choses !
Je vais te laisser avec une dernière question. Tu parlais justement de tes quarante ans de scène. On t’a connu avec Zebda, tu as aussi écrit plein de livres, plutôt autobiographiques puis des romans.
Tu disais que, lors de ce concert au Palais des Sport, tu avais eu l’impression d’avoir atteint ton objectif. Si tu devais en avoir un nouveau aujourd’hui, ce serait quoi ?
Magyd Cherfi : Je crois que j’ai atteint mes objectifs, globalement. Que ce soit dans l’écriture, avec la reconnaissance de mon travail d’écrivain, je crois que j’ai atteint ce à quoi je rêvais. Il y a un moment où on ne fait que refaire, parce que le meilleur vient au début. Et à la fin, on ne fait que faire moins bien ou de manière plus affinée !
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Avec Le propre des ratures, Magyd Cherfi nous rappelle que les choses s’écrivent dans le temps, au fil des mots, en prenant soin de faire des détours et des ratures. Rendez-vous le 12 novembre, presque à la maison, pour le retrouver sur scène avec sa belle bande de musiciens.
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