Aluminé Guerrero : Racines andines et beats électroniques

Chanteuse, compositrice et productrice argentine installée en France, Aluminé Guerrero est née dans le sud de son pays, au sein d’une famille de musiciens folkloristes itinérants. Dès l’enfance, elle monte sur scène dans les rues, les radios et les grands festivals régionaux. À 20 ans, elle s’installe à Buenos Aires et y lance El Loco, son premier projet, des créations faites sur ordinateur. À 24 ans, elle part sillonner l’Amérique du Sud et centrale, et enregistre sur son studio portable les artistes qu’elle croise : c’est El Loco REC. Ce voyage initiatique façonne son identité musicale.
Arrivée en France, elle sort Parte del Mundo, son premier album solo, et compose pour la danse contemporaine, notamment pour Nous les itinérantes et MALA. Seule en scène, entre voix, charango, pinkuyo, guitare et contrôleur MIDI, elle revisite le folklore latino-américain à coups d’électro et de hip-hop, en hommage aux peuples andins et à la Terre Mère. Son EP Hierba Mala (Wonderwheel Recordings, 2023), réalisé avec le producteur français Yeahman, fait du « yuyo », la mauvaise herbe, le symbole d’une résilience enracinée.
À l’occasion de son concert au festival Rakata à Toulouse, le 6 novembre, nous l’avons rencontrée pour parler de son parcours, de ses voyages, de ses collaborations et de ses envies.

Opus : Bonjour Alumine Guerrero, merci de nous accorder cette interview ! Tu as grandi dans une famille de musiciens : à quel moment as-tu su que la musique serait ton métier, et pas seulement ton héritage ?
Aluminé Guerrero : Le moment où j’ai su que la musique serait mon métier, c’est quand je me suis rendue compte qu’à travers elle je pouvais me connecter avec pratiquement tout le monde et que j’ai découvert que c’était une langue universelle à travers laquelle je pouvais me connecter avec des personnes de différentes nationalités et, en voyageant, amener la musique un peu partout. Ça a donc été un moment où je me suis dit que je devais continuer la musique comme métier. Pour moi, c’est plus qu’un héritage, c’était un métier dans ma famille. C’est pour cette raison que je me suis lancée à faire le projet toute seule, c’était assez naturel pour moi de vivre de la musique.
OPUS : As-tu fait des études de musique dans une école ou t’es-tu formée sur le terrain, avec ta famille et avec Sebastián Fiore ?
Aluminé Guerrero : Non, je n’ai pas fait de la musique dans une école, j’ai grandi dans une famille de musiciens où la musique était tx présente tout le temps. Du coup, j’ai presque tout appris avec ma famille et de façon autodidacte et à l’oreille. J »ai également eu ce professeur, Sébastien Fiore, qui m’a donné les bases de solfège et m’a permis de comprendre la théorie musicale à travers la guitare.
Opus : Qu’est-ce que ton premier album El Loco t’a appris sur la production ?
Aluminé Guerrero : En fait, El Loco n’était pas un album. C’était un projet avec lequel j’ai commencé à faire mes premières compositions à l’ordinateur. J’avais 22 ans quand j’ai acheté mon premier ordinateur. J’ai commencé à faire les premières marquettes de chansons là-bas, à Buenos Aires. Ensuite, j’ai voyagé avec un enregistreur portable numérique pour enregistrer les musiciens que je rencontrais là-bas et avec 2 potes à distance (Coni et Lola), on faisait les éditions de vidéos pour publier le matériel sur YouTube, c’est comme ça qu’est né El Loco Rec.
J’ai voyagé en commençant par la Patagonie, Argentine pour finir à Cuba. Lors de ce voyage, j’ai enregistré plusieurs musiciennes traditionnelles, également des musiciennes de rue. J’ai continué à enregistré des musiciennes quand je suis arrivée ici aussi. L’idée de El Loco était un peu ça, enregistrer pendant un voyage, s’inspirer du monde, etc. Le symbole de El Loco c’est la carte échec et mat du tarot. C’est comme un vagabond qui traîne dans le monde.
Opus : Comment as-tu vécu ce voyage en Amérique du Sud : s’agissait-il d’un tournée organisée, ou plutôt de concerts improvisés dans la rue, les bars, chez des gens ?
Aluminé Guerrero : Le voyage en Amérique du Sud était un voyage initiatique. Je n’avais jamais voyagé toute seule et c’est durant ce parcours que je me suis lancée pour la première fois. Donc pour moi c’était un voyage très important, pas du tout organisé. J’ai surtout joué dans les marchés, les bars, des restaurants, pas mal de terrasses, un peu partout. Des fois en échange contre des thunes, de fois contre de la bouffe, C’est comme ça que je me suis reconnectée avec le métier de la musique, je suis passée de juste survivre à, petit a petit, devenir plus professionnelle. C’est comme ça que j’ai appris comment travailler avec la musique, comment faire des thunes et petit à petit devenir plus professionnelle.
Opus : Quelle rencontre ou quel pays t’a le plus transformée ?
Aluminé Guerrero : Je pense que c’est Cuba parce j’y ai découvert que la musique est une langue populaire, tout le monde joue de la musique, tout le monde connaît la musique. C’est très complet car il y a des écoles de musiques et l’école de la rue. Les musiciens sont instinctifs. Pour moi ce sont des musiciens tellement complets : avec rien ils font beaucoup. J’adorais ça. S’ils voient que tu joues, ils t’invitent. C’est pour ça que Cuba est un des pays qui m’a le plus touchée.
Opus : Comment as-tu choisi les artistes que tu enregistrais avec El Loco REC ?
Aluminé Guerrero : J’ai rencontré les musiciennes que j’ai enregistrées, un peu par hasard, car j’ai voyagé un peu partout et j’ai trouvé des musiciennes voyageuses mais aussi des musiciennes qui étaient pendant des années dans un endroit comme par exemple à Cuba. À Trinidad, j’ai trouvé un groupe qui enregistrait un album. Là-bas, je suis tombée sur des musiciennes qui jouaient dans la rue, depuis 30 ans peut-être. Voilà, c’est varié mais je pense que les musiciennes avaient ça de commun qu’elles jouaient de le musique traditionnelle folklorique.
Opus : Venir en France était-ce une envie de longue date ou plutôt une étape d’un voyage plus long ?
Oui, venir en France c’était plutôt une étape de voyage qui a beaucoup duré car ça fait maintenant 11ans que j’habite ici (rire). À la base, c’était la continuation de mon voyage qui avait débuté en Amérique du Sud.
Quand je suis arrivée ici, j’ai continué à voyager mais en Europe de l’Est. J’ai aussi continué à enregistrer des musiciennes pour le projet « El Loco rec ».
Opus : Tu as passé beaucoup de temps à Toulouse, qu’est ce qui te plaît ou qu’as-tu trouvé dans cette ville que tu n’as peut-être pas trouvé ailleurs ?
Aluminé Guerrero : À Toulouse, j’ai trouvé quelque chose qui pour moi est magnifique, c’est qu’il y avait de la musique du monde partout. Ici j’ai connu des musiques que je n’avais jamais écoutées. Grâce à la musique j’ai pu me connectée avec beaucoup de musiciennes folkloriques qui amenaient de la musique traditionnelle de leur pays.
Opus : As-tu pu vivre de ta musique dès ton arrivée ? Quelles ont été les étapes ?
Aluminé Guerrero : À mon arrivée, je ne vivais pas de la musique car je ne parlais pas encore français. J’ai aussi compris qu’ici, le système des gens qui vivent de la musique est différent du reste du monde. En plus d’apprendre la langue, je devais apprendre comment fonctionnait le système pour pouvoir vivre de la musique, comprendre le statut d’intermittence par exemple. Ça m’a pris au moins 4 ans pour tout comprendre et pour commencer à vivre de la musique. Pendant ces 4 années j’ai fait d’autres petits jobs pour survivre.
Opus : Quelle différence fais-tu entre vivre de sa musique en Amérique latine et en Europe ?
Aluminé Guerrero : Il y a une très grande différence, même entre la France et le reste de l’Europe. Ici la musique est très valorisée, il y a des droits pour les personnes qui travaillent dans la musique. La profession est très régularisée. Je crois que ça fait une très grande différence à l’heure de vivre de la musique car dans d’autres pays il s’agit plutôt de survivre dans la musique, tu dois toujours avoir un autre métier à côté. En France, nous avons la possibilité non seulement de vivre de la musique mais aussi de développer nos projets.
Opus : Tu voyages beaucoup grâce à la musique, comment ça s’organise ? Quels sont pour toi les bons et les mauvais côté de l’itinérance ?
Aluminé Guerrero : C’est Sonicavibes qui s’occupe de l’organisation de la tournée, et heureusement. Ils s’occupent des billets, de l’hôtel, de l’itinéraire. J’ai toujours un planning et pour moi c’est un stress en moins de ne pas avoir à m’occuper de ça. En plus j’adore savoir où je vais jouer, découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles scènes. C’est toute une surprise et j’aime beaucoup cette variété qui attise ma curiosité.
Par contre, ce que j’aime moins c’est que les horaires sont un peu durs. Tu dois arriver très tôt, faire les balances, te préparer, faire le concert, parfois rester plus longtemps pour parler avec des gens et le lendemain tu dois repartir très tôt et enchaîner sur un autre concert. Faire ça souvent, c’est fatiguant et c’est le côté que j’aime le moins parce que j’aime bien dormir.
Opus : Tu as fait beaucoup de feats : connaissais-tu les artistes avant ou certaines collaborations sont-elles nées à distance, sur une proposition ?
Aluminé Guerrero : Concernant les collaborations avec d’autres artistes, il y a des artistes que je connais déjà, d’autres que je ne connais pas et qui sont envoyés pour des propositions. Il y a aussi des artistes que je rencontre lors de festivals dans lesquels j’ai joué. Les connexions se font dé différentes façons
Opus : Comment est née la collaboration avec Sonica Vibes ? Quel est leur rôle exactement ?
Aluminé Guerrero : La rencontre avec Sonica Vibes, c’était magique pour moi parce que j’avais vraiment besoin de travailler avec quelqu’un qui puisse me trouver des dates en France. Je ne sais plus par quel réseau social, j’avais vu qu’ils travaillaient avec des femmes et avec des projets qui correspondaientt à mon univers. Je leur ai écris, je leur ai montré mon projet, ils m’ont réponduent et on a commencé à travailler ensemble. Depuis quelques années, non seulement ils me trouvent des dates, organisent les concerts, s’occupèrent de la logistique mais ils gèrent aussi toute la partie production scènique, c’est-à-dire la mise en scène de mon projet.
Opus : En dehors de Sonica Vibes, es-tu accompagnée sur d’autres aspects dans ta carrière ?
Aluminé Guerrero : Non, je n’ai pas de community manager ni de directeur artistique. Ce que je fais surtout c’est qu’au moment de chercher un nouvel outfit, je l’imagine et je collabore avec des créateurs. Idem pour les clips, je travaille depuis toujours avec un groupe d’amies qui habitent à Buenos Aires et donc, à chaque fois que je vais en Argentine, on enregistre quelque chose là-bas. Ça s’appelle les « jeudis de production ». C’est plutôt comme ça que ça se fait, de manière indépendante. Pour les flyers aussi, je travaille toujours avec la même personne. C’est un groupe qui n’a pas de nom en tant que tel mais bien sûr il y a toujours des personnes qui gravitent autour du projet sans forcément en ayant la direction artistique de l’esthétique et de l’artistique mais elles participent bien sûr avec leur art et en mettant une partie de leur identité dans mon projet.
Opus : En 2023, tu as ouvert pour Manu Chao au Bikini : comment ça s’est passé, et comment es-tu arrivée sur cette affiche ?
Aluminé Guerrero : C’était pour moi un peu mystérieux car je ne connais pas la personne qui m’a contactée. On nous a contactés, je pense 2 jours avant pour ouvrir 2 dates au Bikini. Une des dates correspondait à mon anniversaire. Pour moi c’était énorme car voir Manu Chao faisait partie de mes rêves quand je suis arrivée en France.
Opus : À Rio Loco 2025, tu as partagé la scène avec Kirá Baladera : comment cette collaboration est-elle née ? Vous connaissiez avant ou est-ce lié à ta première partie de Manu Chao en 2023 ? »
Aluminé Guerrero : J’ai rencontré Kira quelques mois avant la première proposition pour ouvrir le concert de Manu Chao. C’était lors de sa toute première date en France je pense, au Tamanoir à Paris où j’ai ouvert son concert. Quelques mois plus tard, le Metronum m’a contactée dans le cadre de l’échange France-Brésil, ils cherchaient des artistes de Toulouse. Ils ont vu mon nom, mon prénom, ils me connaissaient déjà. Et Kira et son groupe ont choisi mon projet pour faire la collaboration.
Opus : Cette année on t’a vu de nouveau à Rio Loco, cette fois sur Onda Mix, la scène électro, aux côtés de El Buho, comment cette collaboration a t-elle vu le jour ?
Aluminé Guerrero : EL Buho c’est un producteur que j’admire beaucoup depuis longtemps. Il m’a écrit une fois parce qu’il a vu que j’habite ici à Toulouse et il m’a écrit car il venait aussi habiter à Toulouse et c’est comme ça qu’on s’est rencontrés et qu’on en est venu à travailler ensemble sur cet EP qui est sorti et qu’on a présenté aussi à Rio Loco cette année.
Opus : Ta voix est travaillée avec des effets très présents : comment décides-tu quand une voix “naturelle” ou une voix traitée sert mieux un morceau ? Beaucoup de gens associent l’autotune à la pop, mais toi tu l’utilises avec des instruments andins : qu’est-ce que ça raconte pour toi ?
Aluminé Guerrero : Pour moi, utiliser les effets dans mon live, c’est une façon de s’exprimer avec la même voix mais de dire les choses de différentes façons. Ce n’est pas la même chose de dire les choses avec une voix intime qu’avec une voix traitée. Pour moi, donner les textures à l’heure de chanter permet de communiquer de différentes manières.
Opus : Y a-t-il des outils électroniques que tu t’interdis, ou au contraire que tu adores ?
Aluminé Guerrero : Non, pas d’interdiction pour moi. Oui, il faut faire des choix pertinents concernant les effets par rapport à la musique mais je ne me mets pas d’interdiction.
Opus : Peux-tu nous guider dans ta discographie : par où commencer pour quelqu’un qui te découvre ?
Aluminé Guerrero : Je crois que pour me découvrir c’est bien d’écouter le dernier EP PATAGONIA PATAGONIA. C’est le plus récent et c’est celui qui décrit le mieux ce que je fais en ce moment.
Opus : Beaucoup de nos lecteurs sont des musicien.ne.s émergent.es, quels conseils pourrais-tu leur donner ?
Aluminé Guerrero : Je ne sais pas si j’ai un conseil à donner. Le chemin est propre à chacun. Pour moi ce qui est important c’est de profiter, profiter bien, pas seulement de la finalité mais aussi du processus, c’est-à-dire la création et le live. Pour moi c’est un bon conseil car aujourd’hui on donne beaucoup d’importance au produit, à la finalité mais on peut passer de bons moments en profitant du processus.
Opus : Merci Aluminé Guerrero de nous avoir accorder cette précieuse interview ! Pour finir, voudrais-tu nous spoiler un peu ton prochain concert le 6 novembre au festival Rakata
Pour le prochain concert, le 6 novembre au festival Rakata à Toulouse, je ne vais pas spoiler. Il faut venir, profiter et danser ! Je sais qu’il y aura d’autres groupes. Je peux aussi dire que je vous attends là-bas !
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