Interview avec Katcross : « Quand tu es artiste [porteur·euse de handicap] ce n’est pas encore ça : les loges ne sont pas forcément ajustées. Je me suis toujours adaptée, je suis obligée, sinon je ne joue pas. »
Pour fêter la sortie de From Afar, un album électro-rock guerilla plein d’énergie où les voix s’entremêlent aux machines et claviers et font flirter bagarre et transe organique, Katcross (incarné par Cathy Cros et Mathieu Blanc) retourne sur la scène du Metronum le 17 avril prochain. Nous avons eu la chance de pouvoir échanger avec Cathy quelques jours avant le concert.
Opus : Hello Cathy, ravie de te recevoir ! Katcross, c’est une histoire qui a commencée en 2003 ?
Cathy : Bonjour ! Oui, j’ai commencé ce projet en 2003 et Mathieu l’a rejoint en 2010, 2011.
J’avais accompagné plein de groupes, travaillé pour plein de gens différents et après avoir écrit pour d’autres, j’ai eu besoin de le faire pour moi.
J’ai écrit, composé, je me suis enfermée pour bosser pendant un moment et en 2003, j’ai enregistré mes premières maquettes. Quand je les ai enregistrées sous forme de démo, j’ai rencontré l’artiste Tricky , pionnier du trip hop à un concert au Bikini.
Opus : Et tu lui a donné ta démo ?
Cathy : Oui ! Le lendemain, il m’a appelée à deux heures du matin en me disant « Cathy, it’s just great, fantastic, I love it. I want to help you ! » (trad : « Cathy c’est génial, fantastique, j’adore ! Je veux t’aider ! ») .On s’est perdu de vue quelques temps et un an et demi après, j’ai été contactée par un label de Londres qui s’appelle DMC World, qui est initialement un gros label de DJ que connaissait bien Tricky. A l’époque, ils sortaient des compils qui s’appelaient « Back to Mine » avec des artistes trip-hop, drum and bass : je me suis retrouvée dans une compilation élaborée par Tricky, au milieu de The Cure, Chet Baker, Kate Bush, Buzzcock, Gregory Isaac,… Que des grands noms comme ça et moi au milieu, la toute petite graine de sable de Toulouse !
Opus : Tu as commencé à jouer en live à ce moment-là ?
Cathy : Oui, suite à ça, j’ai commencé à monter le groupe, à trouver des musiciens avec qui jouer. On était deux au départ, avec Gilles Roisan puis Éric Consentino mais les deux sont partis à l’étranger et d’autres musiciens ont rejoint le projet, dont Mathieu. On était cinq dans la formation et on a eu l’opportunité de partir jouer à Montréal mais ça a été compliqué de faire venir tout le monde et au final je suis partie en duo avec Mathieu.
On a monté un set hyper électro, réduit, pour pouvoir partir un peu plus légers, qu’on a joué à Montréal, Toronto et en revenant on a continué tous les deux finalement.
Opus : Et vous avez sorti un premier EP en 2014, « Bridge the Distance » en rentrant ?
Cathy : Oui ! On a fait la première partie de Tricky, trouvé une prod, rencontré notre manageur Charlie Mouget. On a commencé à nous développer comme ça.
Opus : Et après Tricky, il me semble que vous avez travaillé avec Jim Barr, le bassiste de Portishead pour le deuxième album « Downloading Time » ? Ça fait du beau monde !
Cathy : Oui, on est partis l’enregistrer à Bristol et c’est là qu’on a rencontré toute l’équipe de Portishead. Et ensuite, à Toulouse, j’ai rencontré Clive Deamer, qui est aussi le batteur de Radiohead et Robert Plant.
On a hyper accroché et l’année d’après on a pu faire un festival avec lui à Sauveterre du Rouergue.
Ça a été génial. Et on s’est dit, il faut qu’on rejoue ensemble. L’année d’après, on devait faire 31 Notes d’été mais…Covid… Clive n’a pas pu venir et on a fait ça en milieu très réduit, qu’avec la technique en public…Ca a été une période compliquée…
Surtout que nous, on venait juste de sortir le troisième disque «Girls can fly» ! On a fait notre première date à Namur, en Belgique aux côtés de Front 242 , groupe mythique EBM (Electronic Body Music) des années 80. C’était énorme, il y avait plus de 2000 personnes. On est rentrés à Toulouse, et une semaine après, on était confinés. Ca a été la cata parce qu’on venait de recevoir les disques, on avait une attaché de presse qui n’a pas pu travailler, tous les concerts annulés. On a énormément de mal à se remettre de tout ça. Notre booker nous a laissé tomber, parce qu’eux aussi étaient en difficulté financière, rachetés par Bleu Citron. Donc, en fait, on s’est retrouvés tout seuls.
Opus : Ca vous a poussé à faire les choses différemment, j’imagine ?
Cathy : On s’est structuré en asso surtout, pour continuer à faire des concerts. Donc finalement, je me retrouve à faire 70 à 80 % d’administratif et 20 % de musique, aujourd’hui. C’est un peu triste quand tu es musicienne…
Opus : Oui, il faut pouvoir faire des métiers qui ne sont pas le tien, qui prennent le pas sur la création…
Cathy : C’est çà..et si tu veux continuer à pouvoir jouer et à pouvoir faire de la musique, tu es obligée de faire ça. Je fais de la musique depuis que j’ai 8 ans, donc je ne sais rien faire d’autre que ça… Mais bon, je ne regrette pas, ça m’a permis de rencontrer des personnes comme Stephanie Gamberski de la Fedelima, Cloé Gruhier, Charlotte Cegarra et Emily Gonneau, de participer au MaMa. La GAM m’a beaucoup aidée aussi.
Opus : Pour nos lecteur.ices, la GAM est un organisme qui représente vraiment la voix des artistes,
notamment des indés, auprès de nombreuses institutions (CNM, SACEM, etc). C’est très
précieux.
Du coup suite à tout ça vous avez commencé à travailler sur votre nouvel album « From Afar » ?
Cathy : Oui ! On a mis 5 ans à faire ce disque, « From afar ». Ça a été long. J’ai même cru qu’on n’y arriverait pas à , j’ai eu d’autres problèmes de santé parce que je suis paraplégique, un cancer du sein, donc ça a duré longtemps. Je n’ai pas voulu annuler les concerts qu’on avait et on tenait vraiment à finir le disque pour le sortir !
Opus : On est ravi.es que tu ailles mieux et que vous ayez sorti cet album, parce qu’il est beau ! Personnellement j’adore le traitement sur ta voix. Il y a des morceaux comme One Shot ou dans Falling Down, où ta voix devient vraiment un instrument à part entière.
Cathy : Pour ne rien te cacher, j’ai énormément travaillé les mélodies avec l’autotune, pas pour être juste mais pour m’en servir comme instrument. Ça a été génial parce que j’ai trouvé des choses , des mélodies que je n’aurais jamais faites naturellement. Une fois que j’ai enregistré la mélodie avec l’autotune, je l’ai doublée avec ma voix normale pour qu’il y ait un grain naturel. Et du coup, je trouve que c’était pas mal réussi !…
Opus : Oui, ça donne de la profondeur ! Sur scène il y a ce même travail de recherche ?
Cathy : On essaie de retranscrire ça d’une autre manière : ma voix passe par un vieux compresseur puis rentre dans l’autotune, Je passe aussi par une pédale qui envoie le signal à Mathieu pour le modulaire : sur des parties hyper dancefloor, avec la voix qui est reprise et devient une rythmique, c’est hyper créatif!
C’est l’effet utilisé sur le morceau Dream Catcher ?
Cathy : Oui, d’ailleurs ce morceau n’était pas prévu. J’avais commencé des voix super bizarres, j’ai dit à Mathieu « Tiens, on peut faire des trucs avec les voix ! » et c’est lui qui a fait toute la rythmique.
Le disque appelle vraiment le corps, je trouve .
Oui et c’est génial parce que c’est aussi l’antagonisme à l’état pur : moi, je suis en fauteuil.
Et j’ai déjà entendu des gens se dire « on ne programme pas, la chanteuse est en fauteuil » mais ce n’est pas parce que je ne peux pas mettre mon pied sur le retour que tu ne vas pas bouger ! Viens nous voir en concert : au bout de 5 minutes tu as oublié que je suis sur un fauteuil et tu seras en train de danser !
Opus : Le handicap c’est un sujet qu’on a abordé en off, il y a un vrai problème dans notre société qui est très validiste et l’industrie musicale n’y échappe pas…
Cathy : En fait, c’est surtout que tous les progrès ont été faits pour le public et c’est super : tu peux aller voir des spectacles, tu peux aller aux toilettes, il y a des pentes douces, des endroits réservés en hauteur. Mais tu te rends compte que quand tu es artiste, ce n’est pas encore ça : les loges et les toilettes pour les artistes ne sont pas forcément adaptées voire inaccessibles, pareil pour l’accès aux scènes.
Je me suis toujours adaptée, je suis obligée, sinon je ne joue pas.
Opus : Est-ce que tu sens qu’il y a quand même des progrès ? Parce que la santé est devenue un sujet important. Même si dans le milieu de la musique j’ai l’impression que ça concerne principalement la santé mentale et pas tant celle du reste du corps.
Cathy : Il se passe des choses bizarres parce que la parole c’est ouverte et il y a des cadres qui commencent à se poser par rapport à tout ça, ce qui est quand même pas mal. Mais le problème, c’est que j’ai l’impression que « c’était mieux avant », dans le sens où on ne se posait pas toutes ces questions et c’était beaucoup plus facile. Après, à l’époque je n’étais pas leader d’un projet, donc ce n’était pas pareil, j’étais intégrée dans un projet. Du coup, quand on arrivait, on était 4 ou 5, il y avait une fille en fauteuil qui était au clavier et passait avec tout le monde, on se débrouillait pour les hôtels et tout le reste concernant l’accessibilité .
Aujourd’hui c’est devenu un peu : «Attention, méfiance ! si jamais il arrive quelque chose, si on la porte et qu’on la fait tomber, elle peut nous attaquer en justice». C’est le pendant de l’ouverture. Ça crée un autre frein qu’il n’y avait pas forcément parce qu’il y avait un peu plus d’insouciance et d’inconscience…
En tout cas, il faut que tout ça se réajuste et qu’on avance encore et qu’on rende les choses encore plus possible.
J’ai l’impression qu’on est à un moment charnière, où c’est encore compliqué, les peurs sont encore très fortes.
Opus : C’est toujours des questions d’équilibre… On en parlait, outre l’accessibilité pour les artistes
porteur·euses de handicaps visibles ou invisibles, il y a aussi la question de la visibilité et de la
représentation qui est importante.
Cathy : Oui, il faut voir plus de personnes et diversités sur scène ! En fauteuil, en béquilles, il faut voir plus de gens. Parce qu’il n’y en a pas beaucoup. Pourquoi ? Parce que c’est compliqué. Parce qu’il faut avoir une putain d’énergie. Parce qu’il faut y aller. Ce n’est pas rien de faire ça.
Moi, je fais de la musique donc montre tes oreilles, c’est tout !
Opus : Je vais te quitter avec trois questions. Première question que j’aime bien poser : quel est votre processus créatif ?
Cathy : On n’a pas de recette. Des fois, j’ai des mots ou une mélodie qui vient et je me calle sur la guitare de Mathieu. Parfois on fait des jams uniquement avec les machines. On se dit « Ah! Cette boucle, elle est cool » et on la fait tourner, on improvise ensemble jusqu’à ce qu’on trouve quelque chose.
Opus : Vous pouvez créer votre festival de rêve. Vous le faites où ? Et vous invitez qui ?
Cathy : Bah, on va le faire ici. Ah, non, non, non. On va le faire sur le Larzac ! C’est tellement plus large qu’il va y avoir encore plus de monde. Comme à l’époque, quand il y a eu la bataille du Larzac et qu’ils avaient organiser un gros festival pour défendre la terre.
On va faire venir des trucs de malades : LCD Sound System, toute l’équipe avec qui on veut jouer – Clive Deamer, Pete Judge et Jake Mc Murchie (les cuivres sur le titre I am the machine) – et Astereotypie, les filles des Chevaleresses de la Table Rectangle* (*groupe d’entraide de musicien·nes dont Cathy fait partie), des performances, des trucs de danseurs, dans les rochers, tout ça. Vraiment. Qu’est-ce qu’on peut faire encore? Parce que là, gros, gros, gros truc. Des feux d’artifices ! Ah non, c’est pas très écolo et pas cool sur le Larzac.
Il y aura des visites musicales. C’est tellement mythique, cette terre, qu’à mon avis il faut faire venir des
cornemuses. Et de la vielle à roues. Et de la bonne électro !
Avec Amic Bedel, qui vient filmer tout ça, c’est lui qui filme nos clips, il a l’oeil ! Il est super !
Opus : Okay, je viens direct avec ce beau programme ! Et enfin dernière question made in Opus : tu voudrais bien nous partager un ou deux artistes que tu as découvert récemment ?
Cathy : J’ai découvert un truc de fou. Après, c’est très… C’est un peu très dans le vent, mais c’est hyper énergique, genre quand tu veux bien péter un câble, c’est Sextile. Et Kali Malone pour l’orgue d’église , le calme et la beauté.
Opus : Merci beaucoup pour ce chouette moment, Cathy, on te retrouve sur scène avec Mathieu au Metronum le 17 avril prochain et j’ai très hâte de découvrir « From Afar » en live !
Cathy : Ca va être super ! On s’y retrouve !
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« From Afar » en live est la promesse d’un lendemain de concert plein de courbatures délicieuses à force d’avoir dansé dans la fosse du Metronum. J’y serai sans faute !
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