Interview avec Leïla Martial : « Je mets toute ma fierté à fabriquer une œuvre atypique »
La vocaliste Leïla Martial sort son album solo vendredi 24 avril 2026 intitulé Jubilä 432. Musicienne exceptionnelle, improvisatrice hors-pair, lauréate des victoires du jazz en 2020, nominée à nouveau en 2026, elle explore toujours plus loin son univers personnel, et son instrument vocal. Elle produit également des sons avec plein d’objets divers et variés, dont des mini bouteilles « mignonnettes » remplies d’eau dans lesquelles elle souffle et chante en même temps (technique inspirée par les pygmées aka). Ce disque est une pépite pour nos oreilles, résultat d’un travail en studio long et minutieux, étalé sur 4 années avec l’ingénieur du son Léo Grislin. « Jubilä » est le nom de son alter-ego sur scène, dans son spectacle « solo pour vocaliste multi-timbrée ». Elle répond à nos questions sur ce nouveau disque dans un entretien exclusif pour Opus.
Crédits photos et clip Malia : Anne-Laure Etienne – Clip La Rencontre : Asaliah Dugros
Opus : Bonjour Leïla Martial, on est ravi de pouvoir échanger avec toi aujourd’hui. Bravo pour cet album Jubilä 432 qui est vraiment magnifique. Tu disais avoir accumulé beaucoup de matière musicale avant de faire ce disque : des extraits de maquettes, et des audios de ton enregistreur. Quel est le plus ancien fragment sonore qui a servi à faire cet album, et quel est le plus récent ?
Leïla Martial : Je pense que le plus vieux fragment audio est un arrangement de l’Asturiana de Manuel De Falla que j’ai réalisé quand j’avais 23 ans, mais c’est un morceau que je n’ai finalement pas gardé sur l’album. Le plus récent fragment audio c’est l’introduction du disque, l’enregistrement de cette bouteille qui roule au début du morceau « Malia ». Quel casse-tête pour trouver LA bonne idée. Je voulais trouver un lien avec la bouteille, je suis passée par un tas de scénarios possibles, du déchargement des colonnes à verre par les éboueurs (je les ai pistée des heures ! ) au transport de vieilles bouteilles en soirée guinguette… Puis grâce à Emmanuel Chevilliat (co-réalisateur du clip Malia ) je me suis orienté vers ce scénario, et on a enregistré ça en Ardèche avec mon complice Elie Dufour (duo Karma Bazar et invité sur cet album).
Opus : Beaucoup d’audio sur ce disque ont été enregistrés directement par toi ?
Leïla Martial : Oui tout à fait, j’ai beaucoup travaillé en maquettage toute seule, je suis allé loin sur certains morceaux. Cela explique pourquoi on a travaillé sur plusieurs logiciels avec Léo Grislin l’ingénieur du son de l’album (Ableton et sur Pro Tools). L’ensemble est très composite, les prises se sont étalées sur 3 à 4 ans, et la plupart des morceaux se développent sur un temps long avec moultes rebondissements.

Opus : Beaucoup de choses ont été conservées tel quel de tes maquettes ?
Leïla Martial : Alors ça dépend des morceaux. Oui sur les morceaux « Malia » et « Amazones » qui sont assez électroniques et où plusieurs extraits de maquettes ont été gardés. D’ailleurs ça n’a pas été simple pour harmoniser les différents tempérament liés au différents moments de prise (ndlr : fréquence d’accordage musicale). Quand on met au propre la maquette au studio, toutes les imperfections apparaissent, comme si on prenait une loupe; il y a des choses qui sonnaient très bien en maquette et qui tout à coup semblaient fausses ! Le titre du disque Jubilä 432 fait justement référence aux multiples tempéraments réunis dans cet enregistrement.
Opus : Concernant tout ce qui est création électronique, il y a un énorme travail de rythme, d’échantillonnage, de répétitions de motifs, aux croches, triples croches etc… Est-ce que ce sont des éléments que tu chantes toi directement, ou qui sont remixés et produits par Léo Grislin ?
Leïla Martial : C’est un mélange des deux ! Sur le premier morceau « Malia », j’ai conçu une batterie buccale en samplant* divers sons produits avec ma bouche; je les ai rassemblés pour créer ce que j’appelle ma batterie buccale puis je les ai mêlés à des sons de batteries existants; suite à quoi j’ai conçu des pattern**. Sur la fin de « Malia », Léo a mis un arpeggiator sur ma ligne de bouteilles et j’ai improvisé par dessus.
* technique de capture et isolation des sons
**motif répétitif
Opus : Tout l’album est-il enregistré avec un métronome comme base rythmique ?
Leïla Martial : La plupart de mes morceaux sont de longues odyssées à tiroirs. Il y a des passages enregistrés au clic (métronome), en particulier les parties rythmées et/ou répétitives, et d’autres sans référence rythmique afin de laisser plus de liberté d’interprétation.
Opus : Sur le morceau « La Bergère », le chant des oiseaux se mêle à ta voix dans une grande osmose, et c’est vraiment magique. Les sons de la nature qu’on entend sur ce morceau ou « Andante », comment ont-ils été enregistrés ?
Leïla Martial : « La Bergère » est justement enregistré en live à l’extérieur, et filmé en plan séquence. La vidéo va sortir prochainement d’ailleurs. Je chante devant un micro de proximité et il y a des micros d’ambiances positionnés aux alentours pour capter les sons de la nature et des oiseaux. C’est d’ailleurs pour ça qu’on entend un avion passer à un moment donné (rire). En revanche sur « Andante », ce sont des banques de sons de pluie et d’orage qu’on a récupérés.
Opus : Les basses de l’album, comment sont-elles créées ?
Leïla Martial : ça a nécessité de sacrées recherches ! Je voulais des basses puissantes, à la fois profondes, « sub » mais avec du corps. J’avais l’album de Bjork « Medullah » en tête. On a passé beaucoup de temps à chercher et on a fini par mélanger des sons de synthé avec ma voix octaviée sur plusieurs morceaux. Sur « Might be » , Eric Pérez, batteur et human bassiste invité, chante ses propres basses à la voix pendant son impro de batterie.
Opus : Ton travail d’exploration sur les langages imaginaires est vraiment très inspirant. Comment fonctionnent tes personnages imaginaires qui interviennent sur tes parties solos, comme le morceau Andante ou La Rencontre ? Au-delà de la voix, jusqu’où ces personnages existent ? Ont-ils un visage, une vie, un passé, un nom ?
Leïla Martial : C’est ma passion de me mettre « dans la peau de » et visiter plusieurs identités, je trouve ça follement amusant. Mais ça n’est pas si concret que ça, mes entités n’ont pas de visage. Il s’agit plutôt de types de sensibilités, ou d’âges. Parfois je me sens très juvénile, alors je vais avoir telle voix, à d’autres moments je joue la confidence et l’intime, et puis quand je veux être entendue fort je projette le son puissamment. Tout cela engendre des timbres très différents. Dans le morceau « La Rencontre » et le clip d’animation qui l’accompagne, ma langue bizzaroïde s’est personnifiée en une créature loufoque tout droit sortie de l’imaginaire de la réalisatrice Asaliah Dugros (qui est ma petite soeur) . Quand j’improvise, je peux voir émerger telle ou telle entité et ça n’est pas nécessairement prémédité. Des fois je tombe sur quelque chose en chantant, et ça me fait rire ou me touche, alors je grossis le trait.
Opus : Ce personnage avec une voix très particulière dans La Rencontre pourrait se retrouver dans un autre morceau ?
Leïla Martial : Non, dans « La Rencontre » c’est devenu un refrain donc c’est maintenant fixé. Il y a un texte en français sur ce morceau, donc j’ai mis en valeur le fait que je tombe nez à nez avec un personnage. Sur le morceau « Andante » ce n’est pas un personnage, c’est juste moi qui babille et développe. En concert sur une impro ça passe très vite donc tout est possible.
Opus : Que signifie le mot Malia, titre du premier morceau de l’album ?
Leïla Martial : L’onomatopée est venue comme ça. Je l’ai transcrite à l’écrit et ça a donné Malia. On peut penser au nom de quelqu’un mais ça n’était pas l’intention première. Je pense que je suis musicienne avant tout. C’est la musique et ce sont les sons qui m’animent. Les mots viennent plus tard, quand ils viennent !
Opus : Les Amazones, titre du dernier morceau du disque, quelles sont-elles ?
Leïla Martial : Ce sont des femmes guerrières, sauvages. Il y a une dimension très cinématographique dans ce morceau, avec ces chevaux au galop et ces cris de femmes à l’assaut ou en fuite.
Opus : L’ambiance est très particulière sur ce morceau Amazones, on dirait la bande son d’un court-métrage.
Leïla Martial : Initialement mon projet était de faire un clip sur chaque morceau, car chaque pièce est une histoire à part entière et un fragment qui parle de moi. Financièrement parlant ce n’était pas possible, et en terme de travail ça aurait été très lourd. Je crois pouvoir dire que Amazones est mon morceau préféré sur cet album. Il y a cette intensité et cette richesse des éléments utilisés, magnifiés par l’orchestre à cordes et les jeu avec les polyrythmies entêtants. Il y a beaucoup d’éléments qui me tiennent à cœur et qui me rendent fière.

Opus : Le compositeur Jean-Sébastien Bach a une place importante dans cet album. Comment les morceaux de Bach ont-ils été adaptés pour le disque, par rapport à la partition d’origine ?
Leïla Martial : Je ne peux pas définir un procédé et le calquer sur tous les morceaux, c’est très différent en fonction des pièces. Telle ou telle pièce va me donner envie d’aller plus loin sur un mode de jeu, par exemple l’un sur les bouteilles, l’autre sur le souffle, ou sur l’harmonie. Chaque fois il y a un déclencheur différent. Bach offre de magnifiques aires de jeux.
Opus : Quand tu as travaillé puis enregistré ce morceau Andante, comment cela s’est passé ?
Leïla Martial : L’Andante est une pièce de Bach pour violon seul, à double cordes, très épurée. Le premier A et le B suivent la partition d’origine; j’ai quant à moi ajouté des deuxièmes voix et toute la partie finale avec mes délires imaginaires. J’ai aussi ré-harmonisé des parties, je me suis laissé vivre à travers cette pièce.
Opus : Au milieu de ce morceau Andante, il y a de la pluie et un orage qui arrive. Quelle signification cela a pour toi ?
Leïla Martial : Pour moi l’Andante c’est une marche solitaire, traversant les saisons avec la pluie puis l’éclaircie. Contemplatif et empreint de mélancolie comme souvent dans mon répertoire.
Opus : Et pour le morceau Sisters ?
Leïla Martial : C’est un morceau extrait du magnificat de Bach. J’ai repris les 4 voix écrites par Bach et réécrit de nouvelles paroles car le latin, très peu pour moi 🙂
Opus : Tu utilises trois langues sur ce disque : le français, l’anglais et les langues imaginaires. Comment s’oriente ton choix en fonction du morceau ?
Leïla Martial : Le français et l’anglais sont les deux langues que j’ai pratiqué dans mon parcours de chanteuse. Les morceaux en français induisent des formats chansons assez convenus, c’est pour cette raison que sur « La Rencontre » je tenais à partir ailleurs et insérer de la surprise. J’ai toujours à cœur de ne pas tomber dans le formatage et proposer des voix de traverse. Le morceau « A l’enfant que je n’aurai pas » est la seule chanson véritable de ce disque, et il fallait que je sois sûre de la force du texte pour le mettre au premier plan et consentir à la simplicité du format chanson.
Opus : Ce morceau, A l’enfant que je n’aurais pas, est vraiment une pépite.
Leïla Martial : Tu vois sur ce morceau, l’orchestration est très épurée, je suis juste avec mes mains. Quand le texte est fort, je ne vais pas mettre dans l’arrangement la même recherche et la même complexité. Pour moi ce sont des vases communiquant. Si je m’occupe vraiment de la musique, du son, du timbre etc, je vais moins m’occuper du sens. Et des fois il faut justement offrir au « sens » un habillage assez nu pour qu’il parvienne aux autres. Mais au fond j’aime tellement de registres, je pense que tout peut coexister. « La Bergère » par exemple est une petite virgule très acoustique, qui vient calmer le jeu et participer à équilibrer le rythme global du disque, car j’ai conscience qu’un disque c’est une histoire, avec ses étapes.
Opus : Il y a beaucoup de contraste dans cet album, avec des moments très fournis musicalement et rythmiquement, et d’autres passages plus épurés, sous forme de nappes sans éléments rythmiques
Leïla Martial : J’ai conscience que je suis très intense, que je monte très haut, et qu’il y a besoin à certains moments de redescendre, pour moi et pour les gens. C’est un subtil équilibre.
Opus : Sur le morceau Malia il y a vraiment plusieurs couches sonores imbriquées, et j’ai l’impression de redécouvrir le morceau à chaque nouvelle écoute, en identifiant de nouveaux éléments que je n’avais pas perçus lors de mon écoute précédente. Il y a un travail de fourmi sur la création musicale et sonore.
Leïla Martial : C’est sûr je m’en donne à cœur joie. Je conçois l’album d’une manière très différente du live. Je peux aller le plus loin possible avec tous les éléments que j’ai sous la main, sculpter, tordre, combiner… Le travail de production est une avancée majeure dans l’art de l’enregistrement.
Opus : Fais-tu beaucoup de production sur ordinateur toute seule ? Maitrises-tu les outils de Musique Assistée par Ordinateur (MAO) ?
Leïla Martial : Je « maitrise » oui et non. J’ai souffert dans l’apprentissage des outils techniques et Léo Grislin m’a bien aidé. Il faut pratiquer régulièrement pour que ça devienne fluide. J’aime la prod, et j’aime faire de la prod artisanale, agencer, combiner, déployer.
Opus : Au niveau du mixage, quand il y a autant de couches et d’éléments, pour tout faire ressortir avec clarté, c’est un grand challenge non ?
Leïla Martial : Oui c’est un gros travail. C’est pour ça que le boulot de prod et de mix se faisait un petit peu en même temps. On enlevait ou on ajoutait un élément, parfois c’était de l’arrangement, d’autres fois plutôt du mix.
Opus : Dans ton travail exploratoire de création sur ton œuvre en générale, tu sembles toujours chercher à être hors des sentiers battus.
Leïla Martial : Disons que l’approche mainstream et le formatage sont mes pires ennemis ! Me dire que je suis conventionnelle ou académique serait la pire des insultes (rire)
Opus : Ton live seule en scène Jubilä tourne depuis 3 ans maintenant. Est-il proche du disque que tu sors aujourd’hui ?
Leïla Martial : Alors non, le répertoire initial est le même mais le spectacle est devenu une toute autre histoire. Dans le live Jubilä je joue ces mêmes morceaux « Malia », « Andante », « Praeludium » et « A l’enfant que je n’aurai pas » mais dans d’autres arrangements. Il reste donc 4 morceaux du disque dans le spectacle, sur 1h40 de show !
Opus : L’ensemble de ton parcours et du travail que tu produis est très exigeant, et tu joues dans plusieurs projets en même temps.
Leïla Martial : C’est sûr que ça n’est pas de tout repos. Je suis quelqu’un d’agitée, mais ça a de bons côtés aussi ! J’aime pouvoir rencontrer, improviser, me découvrir artistiquement dans des contextes de haute voltige. Si je n’avais qu’un seul projet, je dépérirais je crois. Toutefois, je suis contrainte de renoncer à beaucoup d’opportunité maintenant, faute de temps, et ça n’est pas simple pour quelqu’un d’aussi assoiffé que moi ! Je me heurte à mes limites et à cette contradiction entre le désir de faire et la nécessité du repos, mes ressources limitées, comme la planète !
Dans le monde de la musique, les temps de création sont habituellement très courts. Jubilä est le premier projet que je mène avec autant de temps de création. C’est un luxe et c’est aussi lié au format spectacle, qui est structuré et accompagné très différemment.
Opus : Aujourd’hui tu es reconnue pour ton travail et tes explorations vocales. Est-ce qu’il y a un moment où tu as senti que quelque chose a basculé dans ta carrière ?
Leïla Martial : Non, parce que tout se passe toujours très lentement, donc je ne me dis pas un beau jour « tiens, tout a basculé». Et puis je suis absorbée par mes recherches donc je ne vois pas ce que voient les gens, et je ne suis pas une star des réseaux avec 1 millions de followers. Sur ce disque, j’ai été épaulée pour la communication sur les réseaux sociaux, et j’ai réalisé l’ampleur de la tâche. Je ne peux pas être à la fois en dehors de moi et dedans. Je passe du temps à rédiger du contenu pour que ça me ressemble, tout ça est très prenant, mais je ne vais pas me filmer en cours de création et disperser précocement ce qui doit mûrir pour donner ses fruits véritables; Je crois au temps de maturation nécessaire d’une œuvre, comme pour les plantes, comme pour les êtres, l’importance de la gestation, et puis l’éclosion. Ce disque est une véritable éclosion.
Opus : Pour les gens qui ne sont pas sur les réseaux sociaux, tu proposes une newsletter par mail de manière occasionnelle, quand tu as des choses à annoncer, c’est ça ?
Leïla Martial : Oui ! et ça me prends 2 jours à la rédiger, j’y mets beaucoup de soin, donc je ne fais pas ça tous les mois (rire).
Opus : Merci énormément Leïla Martial pour cet échange sur ton magnifique disque qui sort aujourd’hui, vendredi 24 avril 2026 ! Nos lecteurs vont se régaler à l’écouter !
Leïla Martial : Merci pour cet interview, ça fait plaisir !
Propos recueillis le 17 avril 2026
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