LA BARBI B, OU LA TRANSE DES MARGES : RENCONTRE AVEC L’ARTISTE AVANT LA SORTIE DE SON 1ER ALBUM « PERIFÉRIKA »

La Barbi B, de son vrai nom Bárbara Benítez, est une artiste pluridisciplinaire originaire de Valparaíso, au Chili, aujourd’hui installée à Toulouse.
Issue de la culture hip-hop, elle a construit un univers façonné par les luttes sociales et les poétiques de la marginalité.
Son écriture est polyglotte, entre espagnol, français et anglais, et sa musique hybride mêle rap, électro, rythmiques afro-latines et esthétiques underground. Chez elle, le corps, la scène et la parole sont indissociables.
Elle publie en 2021 son premier EP, « ¡Ya Basta! », produit par Alessandro Angius (Espíritu Sandro), qui explore l’électro, les arab beats et le néo-perreo.
Aujourd’hui nous l’interviewons car elle sort fin octobre son premier album, « PERIFÉRIKA », un projet intime et engagé sur le territoire, la migration, l’identité et la mémoire collective. On y suit une femme errante à travers les marges urbaines et identitaires, chaque morceau étant pensé comme une « transe moderne », brute, dansante et instinctive.
Pensée pour le live, sa musique cherche à créer sur scène un espace de transe collective, où les corps prennent la parole et où les voix marginalisées se font entendre.
Opus : Bonjour Babi B ! Merci de nous accorder cette interview. Tu es née à Valparaíso et tu vis aujourd’hui à Toulouse : peux-tu nous raconter ton parcours musical et ton arrivée en France ? Es-tu autodidacte ou formée en école ?
Barbi B : Je viens de Valparaíso, une ville très culturelle, connue pour ses artistes, ses musiciens et ses poètes. J’ai grandi avec cette effervescence autour de moi. Il y avait aussi beaucoup d’échanges avec des artistes venus d’Europe, et ces rencontres m’ont donné envie, petit à petit, de venir vivre ici et de découvrir d’autres scènes. J’ai toujours fait de la musique et du rap, mais je viens aussi du théâtre. J’aime mélanger les deux dans ma recherche artistique. J’ai notamment créé un projet appelé Stand Rap Comedy, qui mélangeait théâtre, stand-up et rap, avec un univers plutôt funky et mellow.
Il y a environ cinq ans, j’ai commencé à me professionnaliser davantage dans la musique urbaine. C’est à cette période que j’ai rencontré Alessandro Angius, qui a produit mon premier EP, « ¡Ya Basta! », inspiré notamment par la révolte sociale de 2019 au Chili. La sortie de cet EP m’a ensuite amenée en France, où il m’a ouvert des portes, notamment dans le milieu latino. Aujourd’hui, je mélange toutes ces expériences avec de nouvelles références, langues et sonorités pour construire mon propre univers.
Je suis entre autodidacte et formation. J’ai pris des cours de chant, de guitare électrique et de piano, mais j’ai surtout beaucoup appris en pratiquant. En France, j’ai aussi suivi deux formations professionnalisantes : Autoproduction de musiques urbaines chez DSH Studio et Parcours d’artistes, porté par la Fédération Octopus. Ça m’a vraiment permis de structurer mon projet.
Opus : Comment es-tu arrivée au hip-hop ? Quel a été le déclic, et qu’est-ce que cette culture t’a donné que d’autres ne t’auraient pas apporté ?
Barbi B : Le hip-hop est avec moi depuis que je suis toute petite. J’ai grandi dans les années 90, à une époque où le boom bap était très présent. J’ai vraiment grandi avec cette musique dans les oreilles. Ce qui m’attire dans la culture hip-hop, c’est son origine. C’est une culture née dans des contextes de marginalisation, dans l’underground, comme le punk et d’autres mouvements. C’est une manière de répondre, de prendre la parole, de créer son propre espace, sans forcément passer par la violence. Pour moi, il y a cette idée de paix, de respect, mais aussi de résistance et de liberté.
Opus : Tu écris en espagnol, en français et en anglais. Comment choisis-tu la langue d’un morceau, ou d’une phrase ? Est-ce que chaque langue te fait dire des choses différentes ?
Barbi B : Oui, complètement. Parfois, je choisis une langue pour ce qu’elle permet de dire ou de faire ressentir. Il y a des mots ou des images qui ont plus de force dans une langue que dans une autre. Et parfois, c’est simplement musical. Une langue peut mieux fonctionner pour une rime, une métrique ou un rythme. J’aime aussi mélanger les langues parce que ça fait partie de qui je suis. Et ça me permet de toucher des personnes qui ne sont pas uniquement hispanophones. Et aussi parce que j’aime bien la diversité.
Opus : Vivre entre deux cultures, est-ce plutôt une richesse, une tension, ou les deux ?
Barbi B : Les deux. C’est une grande richesse, mais ce n’est pas toujours simple. Quand tu arrives dans une nouvelle culture, tu dois comprendre comment elle fonctionne, trouver ta place, comprendre les codes… Ça demande du temps. Mais je pense qu’il ne faut pas essayer d’effacer ce que tu viens apporter. Au contraire, il faut continuer à avancer et montrer ce que tu portes avec toi depuis l’autre côté du monde.
Opus : Qu’est-ce que Toulouse a changé dans ton univers artistique ? Quelle est ta place dans la scène locale, et avec qui as-tu envie de collaborer ici ?
Barbi B : Toulouse m’a ouvert beaucoup de portes. C’est ici que j’ai pu développer mes connaissances, rencontrer d’autres artistes et surtout mieux comprendre comment fonctionne le milieu musical en France. Je suis encore en train de construire ma place dans la scène locale. J’ai envie de rencontrer des artistes qui aiment aussi mélanger les styles, les cultures et les disciplines. Des personnes qui n’ont pas peur de sortir des cases.
Opus : Es-tu accompagnée aujourd’hui (label, tourneur, manager, chargé·e de production, attaché·e de presse) ou plutôt en autoproduction ?
Barbi B : Je suis principalement en autoproduction. Je fais beaucoup de choses moi-même, de la création jusqu’à la production du projet. Ce n’est pas toujours facile, mais ça me permet aussi de garder une vraie liberté artistique.
Opus : Qu’est-ce qui t’a le plus aidée : un dispositif d’accompagnement, une résidence, un réseau de musiciens, une association ?
Barbi B : La Fédération Octopus m’a beaucoup aidée à mieux comprendre le fonctionnement du milieu professionnel et à cibler mon projet. Je fais aussi partie du réseau Rap Abya Yala, qui rassemble des rappeurs et rappeuses indépendantes d’Amérique Centrale et du Sud. Pour moi, c’est important de garder ce lien avec cette scène et avec des artistes qui partagent une histoire culturelle proche de la mienne.
Opus : Ton EP ¡Ya Basta! (2021), produit par Alessandro Angius, explorait l’électro, les arab beats et le néo-perreo. Qu’en gardes-tu aujourd’hui, et qu’est-ce qui a évolué avec PERIFÉRIKA ?
Barbi B : Avec « PERIFÉRIKA », j’ai pris beaucoup plus de place dans la production. C’est la première fois que j’ai réalisé moi-même la quasi-totalité des maquettes. Tout ce que j’ai appris en France m’a donné plus d’outils pour produire et surtout pour approfondir les styles qui m’intéressent. J’ai davantage confiance dans ma manière de construire un morceau.
Opus : Qui t’a accompagnée sur ce projet (production, réalisation, invités) ? Où l’as-tu enregistré ?
Barbi B : J’ai composé la majorité des morceaux chez moi, dans une caravane-studio à La Virgule. J’ai ensuite enregistré dans mon home studio, avec Alessandro Angius, aka Espíritu Sandro. C’est vraiment un projet qui s’est construit de manière assez artisanale, avec les moyens que j’avais autour de moi.
Opus : Comment se passe la distribution de ta musique (plateformes, distributeur numérique, vinyle, CD) ?
Barbi B : La musique sera disponible sur toutes les plateformes. J’ai aussi ma chaîne YouTube, où sont déjà sortis les deux premiers singles de « PERIFÉRIKA » : L’Orage et AKI. Pour l’instant, je me concentre surtout sur le numérique et sur la manière de faire vivre le projet autour des sorties.
Opus : Comment as-tu financé l’album (économies, subventions, financement participatif, aides régionales, CNM) ? Quelles aides recommandes-tu ?
Barbi B : J’ai tout autofinancé. J’ai composé les morceaux, écrit les paroles, réalisé les maquettes et nous avons fait le mix nous-mêmes. J’ai aussi financé le mastering. Pour l’instant, je fonctionne donc vraiment en autoproduction. Mais je pense que c’est important de se renseigner sur les dispositifs qui existent, parce qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne connaît pas forcément quand on commence.
Opus : Pourquoi ce titre ? Que veut dire « périphérie » pour toi, géographiquement, socialement et intimement ?
Barbi B : Les cinq premières années où j’ai vécu en France, j’ai habité dans la périphérie nord de Toulouse, à Borderouge, à La Virgule, une maison-projet qui accueille des artistes et qui existe depuis 17 ans. « PERIFÉRIKA » est directement lié à cette période de ma vie. C’est une sorte de réalité-fiction construite à partir de ce que j’ai vécu et observé dans cet environnement : la migration, la gentrification, la marginalisation, les personnes déplacées, celles qui se retrouvent à la périphérie d’une partie du système. Mais la périphérie, pour moi, ce n’est pas seulement un endroit géographique. C’est aussi une position sociale, une manière de regarder le monde depuis le bord.
Opus : Tu abordes la migration, la solitude, le désir, la colère et la mémoire collective. Quel morceau est le plus personnel, et lequel a été le plus difficile à écrire ?
Barbi B : Ausencias, sans hésiter. C’est probablement le morceau le plus personnel et aussi le plus difficile à écrire. Il parle de la distance, de ce que ça fait de vivre loin des personnes qu’on aime, du départ d’un proche vers l’autre côté du monde. Il y a des choses que tu peux comprendre intellectuellement, mais que tu ne comprends vraiment qu’une fois que tu les vis.
Opus : Tu parles de chaque morceau comme d’une « transe moderne ». Comment traduit-on cette idée dans le rythme, la production et le chant ?
Barbi B : J’ai beaucoup d’influences qui viennent du clubbing berlinois. J’aime les boucles répétitives, les rythmes qui peuvent presque hypnotiser, avec parfois très peu de variations. Dans le rap, je cherche aussi cette sensation. Parfois je vais très vite, parfois je laisse davantage de place au corps et à la musique, pour que ça devienne presque physique. J’utilise des phrases répétitives, provocantes, parfois très explosives, parfois chargées de colère. Pour moi, chaque morceau est comme un voyage. On passe d’une émotion à une autre, d’une dimension à une autre.
Opus : Comment as-tu construit le mélange entre rap, électro et rythmiques afro-latines ? Y a-t-il des artistes ou des traditions qui t’ont particulièrement inspirée ?
Barbi B : J’écoute énormément de choses différentes. Pas seulement du hip-hop. Mes influences sont assez hybrides. Je peux écouter Uzi Freyja, Ana Tijoux ou Violeta Parra, par exemple. Ce sont des univers très différents, mais chacun m’apporte quelque chose. Je ne cherche pas forcément à reproduire ce que j’écoute. Je prends ce qui me parle, je le transforme et je le passe à travers ma propre sensibilité.
Opus : Beaucoup de nos lectrices et lecteurs sont artistes également. Quel conseil stratégique donnerais-tu à un ou une artiste qui débute ? Quelle erreur aimerais-tu qu’on t’ait évitée ?
Barbi B : Je dirais : donne toujours du temps à ton projet. Même si tu n’as qu’une heure, fais une heure. Plus tu pratiques, plus tu apprends. Et surtout, termine tes morceaux. Même ceux que tu n’aimes pas. Parce que c’est en allant jusqu’au bout qu’on apprend vraiment. Comme on dit en espagnol : la práctica hace al maestro. La pratique fait le maître. Et je pense qu’il faut éviter de juger son travail trop tôt. Parfois, tu commences quelque chose et tu penses que c’est nul… puis, quelques jours plus tard, tu trouves une autre manière de le regarder. L’erreur fait partie du processus. Pour moi, le processus est finalement plus important que le résultat.
Opus : Quelles sont les prochaines dates, et dans quels lieux ou contextes projettes-tu de présenter « PERIFÉRIKA » ?
Barbi B : En ce moment, je prépare la sortie de l’album sur toutes les plateformes, prévue pour la fin octobre, avec une release party en novembre. Et j’ai déjà une date importante le 11 décembre au Bolegason, à Castres, en première partie de la rappeuse Piche. C’est une étape importante pour moi, et j’ai hâte de faire découvrir « PERIFÉRIKA » sur scène.
Opus : Merci Barbi B pour nous partager cette aventure !
Suivez Barbi B sur instagram et facebook
crédit photo : MarioLenfant
