Interview Gaël Faye : « Pour moi, créer, c’est déjà résister. »
Après ses balances et quelques heures avant le début de la seconde soirée du festival Montauban en Scène, Gaël Faye nous a accordé quelques instants pour échanger sur son parcours, ses œuvres et ses projets. Nous le retrouvons sous le parc arboré du Jardin des Plantes, à l’abri de la chaleur caniculaire de ce mois de juin.

Opus : On se retrouve pour Montauban en Scène aujourd’hui, comment se passent les préparatifs ?
Gaël Faye : Tout se passe bien, je m’attendais à des températures un peu plus caniculaires, mais là ça va. Ce matin on était surpris, il y avait un petit peu de fraîcheur, le lieu est bien arboré, il y a de l’eau. On a hâte !
Opus : J’imagine ! Pour revenir rapidement sur votre parcours musical, je voulais déjà commencer par votre histoire avec la musique, par quoi et comment est-ce que ça avait commencé ? Comment est-elle arrivée dans votre vie ?
Gaël Faye : C’est arrivé un peu par hasard, j’ai commencé à écrire à l’adolescence. Je vivais encore dans mon pays natal, au Burundi. J’ai commencé à écrire un peu de façon compulsive pendant la guerre, parce que c’était une manière de me rassurer. Et puis arrivé en France, je ne savais pas trop comment poursuivre cette activité. Je voulais écrire, mais j’avais envie de le faire avec d’autres personnes. Et j’ai été mis en relation avec une maison de quartier, près de Versailles où j’habitais. Au début, j’ai cru que c’était des ateliers d’écriture, mais c’était des ateliers de rap. C’est comme ça que je me suis retrouvé avec des gamins de mon âge qui rappaient.
Et donc j’ai transformé ce qui était des poèmes en textes de rap. Et puis surtout, je suis tombé dans la culture hip-hop. Parce que le rap, c’est la musique. Mais il y a toute une culture qui héberge cette musique-là, qui est le hip-hop, avec les danseurs, les DJs, les beatboxers. Il y avait tous ces mondes-là aussi, qui se côtoyaient. D’un coup, c’était une aventure collective. Et puis je pense que le fait d’avoir grandi au Burundi, au Rwanda, et puis en France, d’avoir vécu dans tous ces mondes-là, ça m’a poussé à chercher aussi une musique qui puisse être personnelle.
Opus : Pour aussi peut être transmettre ce que tu souhaitais partager ?
Gaël Faye : Oui, c’est ça. Parce que la musique, c’est comme l’ADN de l’artiste. Ce qu’on recherche quand on tombe sur un artiste, c’est qu’il ait son monde, son univers. C’est vrai que j’avais envie d’y mettre toutes les influences qui me constituaient. Et c’était difficile de le faire avec les outils de l’époque, donc j’ai commencé à me tourner vers des musiciens. C’est comme ça que j’ai commencé à côtoyer beaucoup de musiciens qui venaient du jazz. Et à partir de là, j’ai commencé à fabriquer mon propre univers musical.
Opus : Pour parler un peu du personnage de Milan dans ton dernier roman, Jacaranda, lui il a un univers très rock, il écoute beaucoup de Nirvana, Rage Against The Machine. Est-ce que pour toi aussi ça a été des influences ?
Gaël Faye : Je pense que j’écoutais ce qui passait à la radio, ce qu’on entendait au collège. Mais je n’étais pas pointu sur cette musique là. Parce que c’était aussi une époque où c’était très compartimenté les goûts musicaux.
Opus : Oui, les styles se mélangeaient un peu moins à l’époque.
Gaël Faye : C’est ça. Il y avait beaucoup de gens qui écoutaient du rock. Quand je suis arrivé à Versailles, c’était plutôt rock que rap. Dans mon établissement scolaire, il n’y avait quasiment personne qui écoutait du rap. Aujourd’hui, on a l’impression que tout le monde en écoute. Mais à cette époque là, ce qui était un peu plus commercial mais en même temps pointu, c’était le rock.
Opus : Je voulais parler un peu de la trilogie d’EP « botaniques », Rythmes et botanique, Des Fleurs et Mauve Jacaranda. Pourquoi avoir choisi ce format de 3 EP ? Et pourquoi le thème de la botanique ?
Gaël Faye : J’ai choisi de sortir 3 EP parce que j’ai été un peu surpris par la réception de mon premier roman, Petit Pays. Quand je sors ce roman-là, j’étais en train de travailler sur un album. Je me suis retrouvé avec beaucoup de sollicitations. C’était comme si j’avais d’un coup deux métiers. Que je devais faire les trois huit à moi tout seul. Et donc je me suis dit que je n’arriverais pas à continuer à promouvoir le roman et en même temps promouvoir la sortie d’un album, de faire une tournée etc. Donc les formats EP, c’était une manière de continuer à faire des concerts, d’être présent, mais sans avoir à déployer tous les efforts que demande un album.
Opus : Et puis ça permet aussi peut-être d’explorer différentes pistes musicales ?
Gaël Faye : Voilà, ça s’est transformé aussi en laboratoire. Et pour le thème, moi j’ai grandi dans le végétal. Mon père était conservateur de grands parcs nationaux. Et c’est parti vraiment d’une rencontre avec un arbre au jardin botanique de Lisbonne. L’arbre est toujours là parce que j’y suis retourné récemment. C’est un Ficus Elastica, il avait toutes les branches, les racines qui sortaient de terre, qui rentraient de terre, qui s’entremêlaient. Et ça me faisait vraiment penser aux câbles que je voyais sur scène ou en studio. C’est l’image de cette liane qui m’est venue avec un micro relié à ces racines là. Et puis après, mon esprit poétique est parti loin là-dessus ! La trilogie s’est un peu imposée à moi comme ça.

Opus : Je trouve que L’EP « Mauve Jacaranda » a une coloration un peu différente des deux autres. Il est un peu plus sombre, un peu plus lent. Alors que les deux autres étaient plus lumineux et solaires. Pourquoi ce changement d’univers ? Comment est-ce que vous avez travaillé cette coloration ?
Gaël Faye : Il y a eu le Covid entre temps (rires) ! Non mais c’est vrai, en plus, le Covid a beaucoup joué. Il y a un morceau sur ma grand-mère qui est décédée pendant le cette période. Il est sorti en 2022. J’ai un album qui est sorti en 2020.
Opus : Oui, « Lundi Méchant ».
Gaël Faye : « Lundi Méchant » oui, qui était un peu ce sur quoi je travaillais depuis la sortie de Petit Pays en 2016. Je n’arrivais pas à aller au bout. C’est pour ça que j’avais sorti l’EP en attendant. Tous les artistes le disent, mais c’est aussi ça, les albums. C’est l’histoire instantanée de ce qu’on vit, de ce qu’on écrit. Mais je pense que même quand c’est sombre, c’est ma façon d’écrire et de penser par l’art, il y a toujours une dynamique de résistance, de combat et d’entrain.
Opus : Oui, il n’y a pas de défaitisme ou d’abandon.
Gaël Faye : Non, en fait, je n’écrirais pas si j’étais dans cet état d’esprit. Pour moi, créer, c’est déjà résister.
Opus : Dans votre manière de composer, est-ce que c’est plutôt les mots et les paroles qui passent avant la mélodie ?
Gaël Faye : C’est vraiment au cas par cas. Par exemple, la chanson sur ma grand-mère, j’aimais cette mélodie qui est devenue un refrain. Ça me faisait penser à une espèce de petite mélodie que ma grand-mère pouvait fredonner. J’ai entendu ça et j’ai demandé à Guillaume de m’enregistrer et de l’accompagner au clavier. À partir de là, les mots sont arrivés. Donc vraiment ça dépend des morceaux.
Opus : Pour discuter de Jacaranda, votre livre sorti en 2024, qui fait écho à cet EP, est-ce que les deux sont liés ?
Gaël Faye : Oui, ils sont liés, je pense, par ce morceau, Butare. C’est vrai que je suis toujours un peu frustré avec les chansons, je n’arrive pas toujours à déployer tout ce que j’aimerais dire. C’est un format trop petit. Donc là, j’avais envie de dire beaucoup plus de choses sur cette grand-mère qui a compté pour moi. Il y a un chapitre, surtout, dans le roman où Milan va voir sa grand-mère à Butare. Elle est fortement inspirée de ma propre grand-mère, l’environnement dans lequel elle vit, etc.
Et puis après, le mot Jacaranda, c’est un mot qui est là depuis le début dans mes textes. C’est un mot que j’adore parce que c’est un arbre que j’aime beaucoup. Il y a aussi la chanson Taxiphone où je parle de vivre comme ça entre ces deux mondes. C’est ce que, finalement, Milan aussi finit par vivre dans le livre. Je travaille aussi en ce moment sur l’adaptation au cinéma en film d’animation de Jacaranda, donc maintenant, je ne sais plus si la scène dans le Taxiphone est dans le livre ou le film ! Je commence à confondre les deux (rires).
Opus : Avec toutes ces œuvres, qu’est-ce que vous avez vraiment envie de transmettre avec votre musique et vos livres ?
Gaël Faye : J’ai envie de développer un univers qui me consolerait du temps qui passe, de ce qui disparaît. Mais aussi qui me permettrait de rendre hommage à mon histoire, aux gens qui traversent ma vie. De retenir quelques émerveillements, d’essayer de trouver des réponses, au moins formuler des questions.
Opus : Ça fait un peu écho à ce que Milan vit dans le roman, où il fait face au silence de sa famille. C’est quelque chose que vous avez vécu aussi ?
Gaël Faye : Oui, j’ai grandi à l’ombre des silences. C’est aussi une résistance d’écrire, d’apporter sur la place publique quelque chose qui ne devait pas être dit. D’ailleurs, ça a créé beaucoup d’incompréhension dans mon entourage. Parce qu’on vient d’une histoire où on dit qu’il ne faut pas parler. Celui qui se met à parler, qui parle au monde, c’est comme s’il trahissait des secrets. C’est une façon d’être. Mais je ne le fais pas par provocation. J’en ai besoin.
Opus : Et étant confronté à ce silence, est-ce que ce partage de l’histoire, comme une transmission générationnelle, c’est quelque chose d’important pour vous ?
Gaël Faye : En tout cas au moment où je le fais, je ne pense pas à ça. Par exemple, quand j’ai écrit Petit Pays, je n’ai pas pensé à la transmission. Je pensais plutôt à mes amis d’enfance, je voulais restituer le monde dans lequel on a vécu entre 1993 et 1995. Qui a disparu, qui n’existe plus. Il n’y a pas d’article de journaux, il n’y a pas de romans qui parlent de ça. C’était comme une affirmation : nous sommes passés par là. Un peu comme un tag sur un mur. Ou quand on grave une écorce.
C’est sûr que maintenant, quand il y a des élèves qui me disent : « J’ai étudié votre roman au collège, au lycée, je n’étais pas au courant de cette histoire avant de lire votre roman. » Je me dis qu’effectivement, il y a aussi cette dimension là, finalement. Mais quand je crée… Mais ce n’est pas l’intention première. Parfois j’aborde des sujets qui vont rentrer dans des programmes. Dans des interrogations académiques. Je ne suis pas un pédagogue, mais je le deviens par la force des choses.
Opus : Et vous préparez un nouvel album. À quoi est-ce qu’on peut s’attendre sur cet album-là ?
Gaël Faye : Oui, il sortira l’année prochaine, et je pense qu’il va être beaucoup plus live. Mais il restera quand même assez proche de ce que j’aime, c’est-à-dire des mélanges, différentes influences. Je suis allé me balader au Brésil, je suis allé me balader au Portugal. Je suis allé me balader en France. Tout ça se retrouve dans l’album.
Opus : Il y a également une tournée prévue l’année prochaine. Un passage à Toulouse est prévu le 18 novembre 2027 d’ailleurs.
Gaël Faye : Oui, une tournée des Zéniths et festivals aussi, je pense !
Opus : Merci beaucoup pour cet échange, et à tout à l’heure sur scène !
Sur scène, Gaël Faye a délivré un show émouvant et enflammé. Il est peu commun d’observer autant de sincérité et de coeur dans une oeuvre. Entre héritage, partage et joie, le public se souviendra longtemps de ce moment suspendu.
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